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CONGRÉS ARCHÉOLOGIQUE DE FRANCE.

146 éme Session (1988): Bourbonnais (PP. 264-271) L2 Donjon D' Huriel par Yves BRUAND

Le donjon d' Huriel est un édifice exceptionnel dans le panorama de l'architecture militaire en Bourbonnais au Moyen Age. Il est en effet le seul témoin important d'un ouvrage du XI-XII eme siècles dans la province et il se rattache á la série des grands donjons rectangulaires du Val de Loire et de l'ouest de la France. Étudié par Paul Deschamps (1) dans le Congrès de 1938, il a fait depuis l'objet de diverses publications (2) don't l'intérêt scientifique est inégal et don't la plus récente altère gravement la chronologie admise (3). Notre but sera donc avant tout de faire le point de nos connaissances tant sur le plan historique qu'archéologique

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Historique

Comme l'a souligné Paul Deschamps, Huriel fut pendant le haut Moyen Age une cité importante du Berry; elle n'entra de fait dans la mouvance Bourbonnaise qu'au XII siècle (officiellement au XIIIe en 1256 avec l'hommage de Roger de Brosse) ; peut-être faut-il voir là un des éléments qui a favorisé l'implantation d'un donjon influencé par ceux du Val de Loire. La première mention d'un seigneur d' Huriel apparaît dans un diplôme du roi de France Philippe Ier daté du 27 mai 1067 : il s'agit de la confirmation à l'abbé et aux moines de Saint-Denis de la villa de la Chapelle-Aude, donnée à l'abbaye par jean de Saint-Caprais, à la prière d'Archambaud, seigneur de Bourbon et d' Humbaud d'Huriel (4)

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Le prieuré érigé sur cette terre, origine de la commune actuelle de La Chapelaude, sise à 6 kilomètres d'Huriel, joua désormais un rôle important dans l'histoire locale. Une série de documents longuement étudiés par M. C. Van De Kieft dans une thèse de doctorat dirigée par l'éminent médiéviste J.-F. Niermeyer et publiée en français à Amsterdam (5) nous donne quelques renseignement de la Chapelle-Aude à propos des droits d'usage concédés aux moines ou du partage des revenus des foires de la Chapelle. Le plus important pour notre sujet est une confirmation par l'’évêque de Bourges Richard, le 14 mai 1075, d'une charte de donation d' Humbaud, ou celui-ci apparaît comme un véritable seigneur agissant sur le conseil de sa femme et de ses vassaux et possédant un château (6).

Nous aurions la un argument de datation précieux si toute la série des actes dressés dans le dernier quart du XIe siècle et au début du XIIe siècle étaient bien des originaux comme on l'avait pensé jusqu’ à la publication de la thèse de M. Van De Kieft. Or celui-ci a démontré qu'il s'agit de faux rédigés au plus tôt au milieu du XIIe siècle pour assurer aux moines une véritable seigneurie; il est d'ailleurs probable que ceux-ci réussirent à les faire accepter comme chartes authentiques a l'époque (7).

Les données historiques qui y sont contenues sont donc sujettes a caution bien que certains éléments aient selon toute vraisemblance correspondu a des faits réels, en ce qui concerne la succession des seigneurs d'Huriel notamment. On ne peut en revanche s'appuyer sur la chronologie précise indiquée et l'existence du château en 1075 n'a plus aucune valeur. Les seigneurs d' Huriel développèrent leur pouvoir au cours du XIIe siècle, battant monnaie; la ligne masculine'éteignit vers 1220 et Huriel passa par mariage hélbes de Déols, puis en 1256 á Roger de Brosse.

Huriel demeura dans la famille de Brosse jusqu'au début du XVie siècle. La place joua un rôle lors des guerres franco-anglaises des Ximénie-XIIIe siècles et pendant la guerre de Cent ans. Le château fut occupé par les routiers de Robert Knolles en 1356 le désastre de Poitiers et ne fut rendu qu'en 1360 après le traité de Brétigny

Il ne semble pas qu'il en ait souffert in qu'il ait été assiégé par la suite. Ses seigneurs furent de fidèles serviteurs du roi de France, guerroyant un peu partout; ils connurent une ascension prestigieuse au XVe siècle avec Jean ter de Brosse (1422-1433), conseiller et chambellan de Charles VII, maréchal de France et Jean II (1433-1482 ou 1483) qui participa aux victoires de Formigny et Castillon, fut nommé lieutenant général en 1452. On a parfois avancé le nom de ce dernier pour la transformation du donjon en une demeure plus agréable a habiter et pour la construction en avant de celui-ci d'une enceinte à quatre tours d'angle don't deux subsistent aujourd'hui. Son petit-fils René vendit le 15 janvier 1514 1a baronnie d' Huriel à Jacques Hurault de Cheverny, gouverneur de Blois. Dignitaires de la cour, militaires ou ecclésiastiques, les Hurault néo-conservatrice jusqu'en 1614. I1 y eut encore deux mutations à titre onéreux en 1647 et en 1673 au profit d'officiers royaux. La famille de Bartillat qui en prit possession à cette dernière date obtint en 1744 l'érection de la seigneurie en marquisat et la conserva jusqu’à la Révolution.

Mis sous séquestre comme bien d'émigré le château ne trouva pas preneur, contrairement aux terres qui en dépendaient; il fut restitué au marquis d' Huriel-Bartillat en 1801.

Vendu en 1843 a Gilbert Delaunay, bourgeois d' Huriel, il fut finalement cédé par la sœur et héritière de ce dernier a la mairie d' Huriel en 1879 mais la municipalité dut attendre l'année 1885 pour en prendre possession (8).

L'intention de celle-ci était d'installer dans la tour la mairie, la justice de paix et le garde-champêtre. Le programme était ambitieux car l'édifice ne s'y prêtait guère; il fallait envisager des aménagements importants et des restaurations; or les moyens de la commune étaient limités. Le maire, le docteur Philippon, obtint le classement du donjon le 28 décembre 1885 en faisant préciser dans l' arrêté ministériel l'affectation prévue. En fait les choses trainèrent en longueur et seule la justice de paix y prit place en 1905 et y resta jusqu'en 1959. Les travaux furent confiés a l'architecte en chef des Monuments historiques du département Georges Darcy mais ses devis des 13 mars 1888 et 4 avril 1889 ne furent pas suivis d'effet (9). Un violent ouragan renversa le 6 décembre 1896 la souche de cheminée, causant l'effondrement d'une partie de la toiture a quatre pentes qui avait valu a la tour le surnom de la « toque » (qu'elle conserve toujours malgré la disparition de ce type de couverture depuis le début du siècle).

Ce fut a cette occasion qu'apparut pour la première fois l'idée d'un sommet en terrasse, émise par le maire Charles Sauvanet le 28 janvier 1897 mais récusée par Darcy en raison des défauts d'étanchéité de cette solution. On répara donc la souche et la toiture aux moindres frais malgré l'état précaire de la charpente. La grande campagne de restauration et d'adaptation de l'édifice á de nouvelles fonctions se plaça entre le 10 février 1902 (devis de Darcy) et le 25 mars 1904. Certaines des ouvertures murées furent dégagées pour mieux éclairer les pièces et quelques percements supplémentaires effectués. Les deux transformations essentielles portèrent d'une part sur la suppression du toit et son remplacement par une terrasse (accepté cette fois par le service des Monuments historiques), d'autre part sur la construction d'une tourelle carrée accolée a la face nord, contenant un escalier en vis reliant entre eux tous les niveaux des sous-sols a la terrasse. L'aspect extérieur du donjon et son caractère de forteresse romane qui n'avait pas été fondamentalement altérés par les transformations effectuées au cours des siècles précédents se trouvèrent d'un seul coup sérieusement modifiés. Il est sévi-dent que les considérations pratiques d'adaptation a une nouvelle utilisation l’emportèrent sur les considérations archéologiques pour l'érection de la tourelle (10). Quant a la terrasse, elle aussi contestable historiquement, elle posa bien des problèmes les infiltrations prévues par Darcy se produisirent dés 1904 et exigèrent de nouveaux travaux en 1912, 1914, 1965 et 1972. La souche de cheminée haute de prés de 8 mètres avant l'ouragan de 1896 fut ramenée en 1975 a une hauteur de Om60.

Relevés Du Chanoine Clément ENTRE 1884 ET 1889 et du fait de son mauvais état et de la menace qu'il représentait; (elle est donc aujourd'hui masquée par le parapet de la terrasse)

autrefois

d'Après Achile Allier

Plan du Donjon avant restauration

(Congrès archéologique, Allier 1938, p. 58) il est vrai que la suppression de la toiture lui enlevait une bonne partie de sa signification d'origine.

Étude Archéologique

Le donjon situé sur une éminence au sud-est de la ville est un parallélépipède rectangle de 12m20 sur 10m10 (fig. 1). Sa hauteur atteignait 33 mètres au sommet du toit avant restauration; elle n'est plus que de 24m60 du sol au parapet de la terrasse. Construit en granit de Jarges en moyen appareil trais soigné tant pour les parements externes que pour les parements internes, il prend appui sur une ancienne motte aménagée tardivement en terre-plein carré lors de la construction d'une enceinte extérieure flanquée de quatre tours. Ses quatre faces sont traitées de manière similaires avec sur chacune d'elles quatre contreforts de Om20 d'épaisseur et Om93 de largeur qui montaient jusqu’à la corniche du toit. Deux légers retraits successifs se produisent dans les étages supérieurs, l’ épaisseur des murs allant en diminuant par paliers de 2m20 dans la cave et a 1m30 au sommet.

L'intérieur est divisé en six niveaux (fig. 2), une cave voûtée en berceau, un rez-de-chaussée bas et quatre étages composés d'une seule grande salle. En fait cette disposition doit dater des aménagements de la fin du XVe ou du début du XVle siècle lorsqu'on remodela la tour pour en faire une habitation plus confortable est moins important, allant du simple au double entre Huriel et Beaugency par exemple. Or ceux-ci remontent á la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle. Qu'on se soit inspiré des donjons ligériens en réduisant les proportions car les seigneurs d'Huriel n'étaient tout de même pas des personnages de premier plan ne fait guère de doute et il est logique qu'il y ait en un léger décalage chronologique. Nous penchons donc pour la fin du premier quart du XIIe siècle ou même le second quart de celui-ci, avec deux campagnes très rapprochées et une dernière surélévation un peu plus tardive. Le projet primitif limitant l'habitation á un seul étage sur cave et cellier aveugles a du très vite apparaître insuffisant tant sur le plan logement que sur celui de la défense et du prestige par manque de hauteur. La construction d'un second étage a certainement suivi dans la foulée, peut être sans véritable interruption du chantier, bien qu'on puisse noter une évolution avec le passage de l'arc en plein cintre á l'arc en tiers-point entre les deux niveaux, ce qui renforce la datation du second quart du XIIe siècle, relativement tardive pour ce type de donjon. Il ne peut être question en revanche de descendre beaucoup plus bas dans le temps comme l'a fait M. Pizon (13) qui propose pour les trois campagnes les dates de 1220, 1250 et 1350. La solution du donjon roman isolé, sans archéres, aveugle á la base, avec accès á l'étage, était alors depuis longtemps dépassée.

Quant au problème de la transformation de la vieille tour-forteresse en un ensemble habitable plus confortable et plus accessible, sa datation n'a fait l'objet que de considérations rapides. La fin du XVe siècle a été généralement proposée. Nous inclinerions plutôt pour le XVIe siècle: la mouluration très simple des larges et hautes croisées rectangulaires n'est certes pas décisive mais les cheminées avec leurs colonnes engagées décorant les piliers droits soutenant la hotte n'appartiennent plus au pur vocabulaire gothique; il en va de même pour l'encadrement de la nouvelle porte donnant accès sur le front ouest á l'actuelle salle du premier étage, réaménagée dans l'ancien cellier; nous sommes lá en présence d'éléments Renaissance. Cette campagne d'aménagement est certainement postérieure á l'acquisition de la baronnie d'Huriel par Jacques Hurault de Cheverny en 1514. En réalité ni la famille de Brosse au XVe siècle, ni celle des Hurault au XVIe n'ont résidé á Huriel, les uns et les autres étant au service des armées ou des finances royales, résidant auprès du souverain et possédant d'autres demeures mieux adaptées. C'est ce qui explique la conservation en l'état jusqu'á une époque tardive du vieux donjon roman et le caractère finalement assez sommaire des transformations effectuées. En les réalisant les Hurault ont sans doute voulu marquer leur prise de possession de la baronnie et peut-être y loger leur représentant sur place.

Reste la question de l'enceinte extérieure dont ne subsiste que deux des quatre tours d'angle et quelques portions de base de courtines. L'appareil grossier apparent sur les vestiges parvenus jusqu'á nous peut faire penser á une construction rapide du XVe siècle pour renforcer les défenses du château pendant la guerre de Cent ans, mais l'absence d'archères et des couronnements sophistiqués en usage á l'époque serait quelque peu étonnante dans cette optique. Il nous parait plus probable qu'elle soit contemporaine des transformations du donjon au XVie siècle, lorsqu'on a certainement détruit la chemise qui l'entourait. C'était une manière d'affirmer la prééminence du château sur la ville elle aussi dotée d'une enceinte et une protection sommaire de la nouvelle demeure, désormais plus largement ouverte sur son environnement.. Il nous paraît évident que les actuels rez-de-chaussée et premier étage ne formaient a l'origine qu'un seul niveau totalement aveugle destiné a servir de cellier comme c'était l'usage dans les donjons des XIe-XIIe siècles; comme cette pièce était trop haute pour ses nouvelles fonctions d'espace habitable on la recoupa en deux niveaux inégaux par un plancher, on ouvrit deux fenêtres au sud et a l'est pour l'éclairer, une porte précédée d'un perron et d'un escalier

Bibliographie:
  1. (1) Paul Deschamps, [Huriel] Donjon, dans Congrès archéologique de France (Cie session tenue dans l'Allier en 1938, Paris, 1939, p. 56-64).
  2. Claude Térrade, Le château d'Huriel, supplément au journal scolaire édité par la Coopérative scolaire de l'École de garçons d'Huriel, 1973, republié en 1980 par la mairie d'Huriel; Raymond Colas, Châteaux en Bourbonnais, Moulins, Ipomée, 1983, p. 245-249; Pierre Pizon, La Toque d'Huriel, Moulins-Yzeure, 1984.
  3. (3) P. Pizon, op. cit., p. 77-82.
  4. (4) Arch. nat., K 20, n° 3. Édition critique par C. Van De Kieft, Étude sur le chartrier et la seigneurie du prieuré de la Chapelle-Aude (XII-XIII` siécles), Amsterdam, 1960, p. 225-227.
  5. (5) Ibid., p. 228-231, 236-237, 246-250, 257-262 (Arch. nat., K 20, n° 57 ; L 840, n° 88; K 20, n° 53 ; L 840, n° 93).
  6. (6) Arch. nat., K 20, n° 57 : « monachos... Propre castrum meum hospitatos ». C. Van De Kieft, op. cit., p. 101 et 228-231.
  7. (7) Ibid., p. 95-96. (8) Pour l'historique détaillé des propriétaires successifs on se reportera aux ouvrages cités ci-dessus (cf. note 2).
  8. (9) Les dossiers conservés aux Archives du Patrimoine sous la cote 129 ne contiennent rien avant l'année 1893 mais M. Pizon, 0p. cit., p. 53-54, en s'appuyant sur une documentation locale et les notes du chanoine Clément, vicaire á Huriel de 1884 á 1889, apporte une série de précisions sur les travaux projetés et exécutés.
  9. (10) Darcy avait songé á un escalier léger disposé á l'intérieur mais le conseil municipal rejeta cette solution en 1901 car on songeait alors á superposer la justice de paix, les bureaux de la mairie, la société de musique et une bibliothéque dans les quatre niveaux supérieurs; (Congrès archéologique, Allier, 1938, p. 59)

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